LESNOVO

par Svetozar Radojčić

Dans les immenses forêts du Kozjak, du Zletovo et d'Osogovo, parmi les Slaves déjà christianisés, vivaient aux XIe et XIIe siècles, les saints ermites: Prohor de Pčinja, Gabriel de Lesnovo et Joachim d'Osogovo qui, comme les divinités fabuleuses des forêts, terrorisaient et éclairaient les paysans ignares des environs. Plus impétueux que doux, ils traversaient, dans leurs grottes, des crises d'angoisse, torturés par les mêmes visions qui hantaient saint Antoine. Ils étaient, tous trois, guérisseurs des enragés et des fous et leurs biographies se ressemblent. On lit le récit de leurs vies comme les commentaires des tableaux de l'Enfer de Bosch et de Bruegel.
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Lesnovo, Le despote Oliver, fondateur et donateur

Gabriel de Lesnovo, à qui a été dédié le monastère de Lesnovo, était le plus instruit des anachorètes de la région; issu d'une famille honorée et riche, il se maria jeune, resta veuf et fit bâtir un monastère à Slavište, près de Kriva Palanka, mais plus tard il se retira dans la montagne et au bout de trente ans de vie solitaire, il mourut dans une caverne. Trente ans après sa mort, comme c'est de règle dans les légendes, il apparut à un moine russe qui vivait à Sofia; ce Russe trouva les reliques de Gabriel et les transféra à Lesnovo. On ne connaît ni la date exacte de la fondation du monastère de Lesnovo ni l'aspect primitif des bâtiments qui en firent partie. Dès 1330 il existait une église qui abritait le tombeau de saint Gabriel. Les premières données historiques de source sûre, relatives au monastère, datent seulement des environs de 1330. A cette époque un vieux scribe nota qu'il avait fini de copier son livre «dans la région d'Ovče Polje, dans le pays de Zletovo, à Lesnovo, monastère du Saint Archange Michel, pour l'igoumène Théodose...» Onze ans plus tard, en 1341, dans le monastère de Lesnovo, le grand duc Jean Oliver, qui reçut par la suite le titre de despote, fit construire une nouvelle église; en 1349 il la fit précéder d'un narthex.
Haut et étroit, l'édifice n'a qu'une seule coupole et son extérieur est simple; seule l'abside polygonale à contreforts élancés est légèrement fractionnée. Le narthex, d'une architecture plutôt lourde, comportant une vaste coupole, fait presque l'effet d'une église surajoutée.
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Lesnovo, Le Christ apparaissant aux apôtres sur le lac de Tibériade, détail

La toute-puissance de la tradition qui régissait la vie des moines orthodoxes au Moyen âge se fit sentir lors de la fondation de Lesnovo, au début du XIVe siècle. Ressuscitant le culte de saint Gabriel de Lesnovo, vers 1330, les moines de Lesnovo ne se bornèrent pas à bâtir une nouvelle église à la gloire de leur saint patron; ils entreprirent aussi de rédiger à nouveau sa biographie, en ranimant l'esprit de la chrétienté primitive où les saints reprenaient le pouvoir miraculeux et mystérieux des guérisseurs-magiciens païens. S'appuyant sur des textes antérieurs, l'écrivain et enlumineur de Lesnovo, du nom de Stanislas, créa en 1330 une nouvelle légende du saint et thaumaturge du monastère, mélangeant, avec beaucoup d'habileté, le réalisme, le symbolisme et la fantaisie. Ce même esprit de l'antique dévotion, où les contrastes étaient vifs, domine également la peinture du temple de Lesnovo.
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Lesnovo, Le Christ aux outrages

Les grandes fêtes, la vie terrestre du Christ et les miracles de l'archange Michel, — tout cela, rendu avec précision et prolixité, abonde en détails qui montrent à quel point le peintre goûtait les beautés — et les étrangetés — de la vie bigarrée de tous les jours. On ne peut trop insister sur tous les détails inattendus que l'on trouve sur les fresques de l'église de Lesnovo: Arabes, lépreux, joueurs de luth et jongleurs, — tout ce monde irréligieux que les moines rencontraient souvent dans les hôtelleries et sur les routes. Une curiosité irrésistible, propre à ceux qui sont condamnés à une vie solitaire, jaillit de chaque trait de pinceau: tout y est observé avec intensité et minutie. Même lorsque le plus habile parmi les décorateurs de l'église se met à peindre la figure mystique du Christ, de «celui qui est», — le Christ Grand-Prêtre suprême — il exécute soigneusement, la loupe à la main, la broderie des vêtements du Christ, ornés de médaillons figurant les bustes des apôtres. Un curieux mélange de fougue et de patience inlassable anime les peintres de Lesnovo, fanatiques de leur métier et pleins d'élan, même dans l'exécution de la technique la plus minutieuse.
Le réalisme naïf des premiers peintres de Lesnovo exhale une fraîche logique enfantine: les détails y sont réalistes, les ensembles — fantastiques, les espaces — arbitraires, les proportions — indécises, les mouvements — souvent poussés jusqu'au grotesque. C'est une peinture qui se plaît à illustrer les miracles. Avec quelle fière assurance un peintre anonyme ne représente-t-il pas la flotte sarrasine sabordée devant Constantinople! Le grand Archange, protecteur à l'épée nue, domine la scène, tandis que tout le reste: voiles, galères chavirées, soldats noyés, naufragés rejetés par les vagues sur le rivage rocheux — tout cela est rangé en andains au rythme du cyclone ou de la houle; l'horreur qui frappe les naïfs et amuse les expérimentés, est traduite avec une sincérité spontanée, exprimée d'une seule haleine.
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Détail de fresque du 14e siècle, dite des "Sarrazins", provenant de l'Eglise de Saint Archange à Lesnovo.

La première équipe de peintres de Lesnovo qui décora la nef acheva son travail entre 1341 et 1346, avant que le fondateur Oliver ne fût promu despote. En 1347 le monastère de Lesnovo devint le siège de l'évêché de Zletovo qui venait d'être fondé. C'est lors de la proclamation de l'empire de Douchan, qu'Oliver fut nommé «grand despote». Riche et honoré, ce haut dignitaire fit ajouter en 1348 un narthex à l'église, qu'une nouvelle équipe de peintres fut chargée de décorer. Dès que le monastère de Lesnovo, foyer d'ermites, fut devenu un centre clérical et administratif, des changements (intervinrent dans les nouvelles tendances de l'art qui pénétrèrent dans le monastère avec les nouveaux venus, membres du haut clergé et chanoines du palais épiscopal. Les contrastes qu'on aperçoit entre les fresques décorant la nef et celles du narthex ne sont pas fortuits: ils révèlent les différences qui caractérisaient la peinture dans les différentes couches sociales de l'empire de Douchan.
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Lesnovo, Illustration du psaume CXLVIII

Le milieu monacal, animé de l'antique foi exaltée des ermites et fidèle aux traditions de l'anachorétisme des XIe et XIIe siècles, avait sa propre peinture qui convenait aux hommes rudes, cloîtrés dans des monastères difficilement accessibles. Ces moines furent présentés sans pitié dans les biographies des saints dont ils cultivaient le souvenir. Ils dérobaient l'argent de leur monastère et se battaient dans l'église, même le jour du «saint patron». Ces colosses de force indomptable furent le mieux illustrés dans un passage relatif à la Vie de saint Joachim d'Osogovo: à propos des méfaits des moines on mentionne un gardien furieux qui avait tant bu que ses confrères durent l'attacher à un arbre devant le monastère, mais lui, ayant coupé la corde avec ses dents, alla, pris de rage, se précipiter dans un abîme.
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Lesnovo, Archange Michel exorcisant le moine Michel, détail

Ce sont précisément ces moines — possédés par les démons de la rage, de l'ivresse et de la gloutonnerie, et qui luttaient contre leurs propres instincts indomptables, tout en s'acquittant, malgré tout, de leur besogne de Sisyphe, — que les peintures de la nef de Lesnovo rendirent éternels. Le pendant de ce furieux gardien est l'énorme moine Michel qui, frappé d'un lourd bâton et affaissé, pareil à un géant, sur le sol d'une sombre grotte, attend, les bras tendus, qu'avec l'aide de l'Archange, des démons noirs et ailés sortent de sa bouche. Ces moines d'une culture médiocre, mais d'une foi sincère, avaient leur peinture monumentale, archaïque, expressive et naïve, leur littérature et leur ornementation fantastique, calquée sur celle des manuscrits, qui florissait précisément dans les cellules des scribes de Lesnovo. Une tout autre culture théologique et artistique imprégnait le haut clergé de l'empire de Douchan. Les prélats instruits, les étudiants des hautes écoles et tous ceux qui étaient épris du style soigné, caractéristique de la Renaissance des Paléologue, avaient leur propres préoccupations et leurs propres idéaux.
Les évêques de Zletovo, nouvellement installés, et leurs chanoines, chantres, catéchistes et élèves, introduisirent dans le monastère de Lesnovo un art nouveau qui différait à la fois du classicisme cultivé par l'école laïque de la cour et de l'expressioniisme naïf auquel les moines avaient recours.
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Lesnovo, Enseignements de saint Jean Chrysostome

La décoration picturale du narthex de Lesnovo constitue — dans notre art de la première moitié du XIVe siècle — un exemple classique de la peinture sacrée, telle qu'on la cultivait dans les milieux aristocratiques de l'époque. La forme y était raffiné et le sujet bien conçu. La raison et la mesure y prédominaient.
Le caractère rationnel du classicisme de Lesnovo s'est manifesté surtout dans son système de symboles soigneusement élaboré. La double signification à la grecque, très accentuée, triomphe dans le narthex de Lesnovo: tout y est à la fois récit et symbole. Cependant, toute la spéculation théologique y est présentée de façon adroite et imagée. «Les sources de la sagesse» des grands docteurs de l'Eglise y figurent comme des événements ayant lieu autour d'un puits ou sur les bords de ruisseaux rapides.
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Lesnovo, Enseignements de saint Jean Chrysostome

Les versets des psaumes y sont représentés comme des scènes de jardin zoologique ou celles de batailles. La sobriété des peintures décorant le narthex de Lesnovo et l'objectivité plutôt académique de l'observation réduisent souvent la fresque au niveau d'une illustration où le motif l'emporte sur l'idée que l'art devrait imposer. Grâce à un détail du portrait de saint Jean Chrysostome, qui figure sur un pendentif du narthex, on a pu conserver une information unique concernant la base théorique du classicisme pictural de Lesnovo. Saint Jean Chrysostome, représenté d'une manière tout à fait curieuse, donne des conseils aux peintres; sur un rouleau suspendu à un pupitre on lit les paroles suivantes: «Les peintres imitent la nature qui crée en artiste et la délaient», probablement avec de «l'eau de sagesse» coulant du pupitre du saint. L'ancienne idée aristotélicienne, selon laquelle tout art est imitation de la nature, se trouve reproduite dans la devise des peintres qui décorèrent le narthex de Lesnovo; selon eux, la nature elle-même crée en artiste et ses fruits, trop âpres, doivent être adoucis par la raison. Cet effort de tempérer les excès est manifestement présent dans la savante peinture des artistes qui étaient recrutés par le palais épiscopal de Zletovo.
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Lesnovo, Illustration des psaumes CXLIX et CL

Dans cette peinture noble, aux proportions subtiles et aux compositions équilibrées, seules les soldats et les enfants sont dotés de mouvements plus ou moins vifs; mais même les enfants, qui dansent une ronde sur une des fresques les plus célèbres de Lesnovo, obéissent à un rythme strict, identique presque à la stylisation chorégraphique des danses populaires. Monotones et dépourvues d'entrain, les fresques, peintes plus tard dans le narthex de Lesnovo, sont plutôt isolées dans la peinture de l'époque de Douchan et, à Lesnovo surtout, elles semblent totalement étrangères à tout ce qui les entoure.
Le climat créé par la présence de la cour épiscopale fut de brève durée dans ce monastère d'ermites. Lesnovo n'abrita la résidence de l'évêque que pendant trente-quatre ans. Le 15 août 1381 l'épiscopat de Lesnovo fut rattaché à celui de Velboujedé. Les Dejanović qui gouvernèrent ces régions après le despote Oliver, firent cadeau de ce monastère à Chilandar. Dans l'affolement qui suivit la défaite de Kossovo (1389), lorsque commença la migration générale des vivants et des morts, les reliques de Gabriel de Lesnovo furent transférées à Trnovo.
Au cours des longues années qui s'écoulèrent sous la domination turque, les ermites du monastère revinrent aux anciennes formes primitives de la vie cloîtrée. L'art qu'on y cultiva s'en ressentit: on retourna aux modèles d'autrefois. Une icône de 1626 illustrant les miracles de l'Archange ne fut plus qu'une simple imitation des fresques de la nef. Rebroussant chemin vers un passé encore plus lointain, les scribes du XVIIe siècle qui travaillaient à Lesnovo calquèrent les initiales des manuscrits remontant au XIIIe siècle et même au XIVe. Persécuté, délaissé et isolé, l'art retomba en enfance pour s'éteindre au même endroit où il était apparu, après avoir suivi un chemin long de cinq siècles.


Belgrade 1971

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